W I G B E R T U S [1]

magister à Fritzlar (? 732), ? mort en 746/747

Dans une lettre[2], dont la date de rédaction n’est pas assurée[3], Bonifatius donne ses instructions à Tatuuino et Uuigberto presbiteris[4], Bernhardo et Hiedde, Hunfrido et Stirme[5] pour organiser la vie d’un monastère[6] après la mort de pater noster Uuigbertus[7]. Il charge entre autres Uuigbertus presbiter et Megingotus[8] diaconus regulam vestram vobis insinuent … et magistri sint infantum et predicent verbum Dei fratribus; il recommande aussi d’interroger l’abbé Tatuuinus[9] en cas de nécessité et de suivre ses directives.
Loup de Ferrières[10] compose en 836[11] une Vita[12] Sancti Wigberti confessoris pour l'abbé Bun[13] et sa communauté [14]. Cette Vita[15] rapporte que Wigbertus, d’origine anglo-saxonne et de noble naissance[16], du fait de sa renommée est appelé in Germaniam par Bonifatius[17]. Bien que plus âgé[18], il rejoint ce dernier[19], quo tempore dux Francorum Karolus rerum potiebatur[20]. Après que Bonifatius eut été promu archevêque[21], celui-ci confie à Wigbertum[22] sacerdotem secundi ordinis [23] la charge de magister[24] du cenobium suo [25] de Friteslar[26]. Plus tard[27], Bonifatius l’envoie au monastère d’Ohrdruf[28]. Après quelques années passées dans ce monastère, Wigbertus demande à retourner quasi feriatus dans son premier cenobium du fait de son grand âge et de la maladie[29]. C’est là qu’il meurt[30] et où il est enseveli[31], n’ayant pas voulu y reprendre de fonction.    
La tradition annalistique[32] des Xe/XIe siècles place en 746 (747)[33] la mort de Sanctus Wigbertus[34].
Eigil[35], à la fin du VIIIe siècle, dans sa Vita Sturmi, rapporte que Bonifatius, arrivant ad Frideslar Hessionum in regionem[36], a confié le puerum[37] Sturmen[38] à un presbyter nomine Wigberto[39] pour que celui-ci l'instruise.
Dans une lettre qui semble présenter les traits d’une sorte de circulaire à "sa communauté monacale"[40], Bonifatius [41], de Rome en (737/738)[42], informe Geppan [43] et Eoban[44], Tatuuino et Uuyigberto [45] et omnibus fratribus ac sororibus  de son accueil par le pape[46] et de son retour[47].


[1] Wibertus, Wicbertus, Wigberctus, Wigberhtus, Wyigbertus.
[2] Rau, 1968, n° 40 p. 118-121 (avec traduction en allemand); Tangl, MGH Epist. sel. I n° 40 p. 64-65. Ce texte atteste l’existence simultanée de deux personnages du nom de Wigbertus dans la même communauté. La tradition du Wigbert honoré plus tard comme saint est construite autour d’un Anglo-saxon missionnant du temps de Bonifatius.
[3] Tangl, p. 64-65 n. 2, place cette lettre en 737/738; Wunder, 1969, p. 8-15, et Rau, 1968, p. 120 n. 4, sur la base des arguments de Beumann, 1956, p. 7-12, et Großmann, 1956, p. 235-236, la datent en 746/747, comme Schieffer, 1954, complément de 1972, p. 331-332. Schmid, 1978, p. 114-127, évoque la possibilité de la placer entre 732 et 736 (comme déjà Hahn, 1883, p. 142 n. 6) du fait qu'il règne une certaine incertitude sur la date de la mort du pater noster Uuigbertus de la lettre (cf. infra n. 7).
[4] Ce Wigbertus est donc différent de son homonyme qui vient de décéder.
[5] Selon que l’on accepte l’hypothèse de Schmid (cf. supra n. 3) ou non, Stirme est sans doute le futur abbé de Fulda (Sturmi) ou alors un personnage différent.
[6] La lettre ne dit pas quel est le monastère à réorganiser; il est communément admis que c’est celui de Fritzlar sur la base des dires des autres sources exposées infra (comme Tangl, MGH Epist. sel. I p. 64; Wand, 1974, p. 56; cf. Schmid, 1978, p. 119-120; infra n. 26). L'hypothèse de Schmid d'une mort du pater noster Uuigbertus peu après 732 (cf. infra n. 7) permettrait de renforcer l’identification avec cette communauté nouvellement fondée (p. 119-127).
[7] Le fait de l'existence de deux Wigbertus en rapport avec le même monastère, comme le prouve le texte de la lettre, permet d'avancer l'hypothèse selon laquelle la tradition, qui ne connaît plus qu'un personnage de ce nom, a peut-être confondu ou même "fusionné" les deux Wigbertus (cf. infra n. 15). La date de la mort de l'aîné des deux n'est alors plus nécessairement 746/747 (cf. infra n. 33 et 34) et peut avoir eu lieu entre 732 et 736 (732 sur la base du titre d'archevêque donné à Bonifatius dans l'intitulé de la lettre [MGH Epist. sel. I p. 65 n. a], 736 celle de l'établissement de Sturmi [cf. supra n. 5] à Hersfeld [pour la date de cette fondation, cf. Jäschke, 1971, p. 96-104]; cf. Schmid, 1978, p. 119-127). 
[8] Megingotus est sans doute le futur évêque de Würzburg de ce nom.
[9] Le texte de la lettre ne donne pas l’impression que l’abbé Tatwinus vient d’être installé dans cette fonction (cf. Schmid, 1978, p. 116; Wunder, 1969, p. 12-13). Schmid pense même que peut-être il n’était pas l’abbé du monastère dont il est question et propose celui d’Amöneburg (p. 127 n. 113): en effet, si Tatwinus, comme le propose Wunder (suivi par Wand, 1974, p. 57), a pris la direction du monastère de Fritzlar après le départ de Wigbertus pour Ohrdruf après 732 (cf. infra n. 28), alors se pose la question de l'utilité d'une nouvelle organisation de ce monastère (Schmid, p. 116).
[10] Elevé à Ferrières et futur abbé de ce monastère.
[11] Alors sans doute encore à Fulda (cf. Wunder, 1969, p. 18, 21-22),
[12]  MGH SS XV p. 36-43.   
[13] De Hersfeld (cf. Wunder, p. 21).
[14] Cette demande est certainement à voir en rapport avec la construction dans ce monastère d'une nouvelle église dédiée à saint Wigbertus consacrée en 831 (cf. Wunder, 1969, p. 21-22, 120).
[15] Loup assure qu'il n'a pas quitté le chemin de la vérité (cf. Wunder, 1969, p. 24-38). Mais Schmid, 1978, p. 124, souligne qu'il lui a dû être très difficile - 90 ans après, comme il l'écrit - de distinguer deux moines du même nom, probablement tous deux d'origine anglo-saxonne, appartenant plus ou moins à la même époque à la même communauté de Bonifatius avec la même fonction (magister) et le même rang (presbiter), peut-être ensevelis tous deux à Fritzlar; cela pourrait expliquer une confusion et peut- être même une "fusion" des deux personnages dont l'existence de l'un a dû être oubliée suite aux translations de l'autre vénéré comme saint. En effet, il faut constater que seul un Wigbertus a trouvé place dans la tradition. Hahn, p. 142 fin n. 8, évoque la possibilité d'une mauvaise interprétation par Loup de la lettre de la n. suivante.  
[16] c. 2 (cf. Wunder, p. 54-55). Malgré la différence du lemme initial du nom (à moins d'envisager une erreur de copie, mais cette "erreur" se retrouverait alors à plusieurs reprises dans la correspondance de Bonifatius, voir registre de MGH Epist. sel. I p. 299), il a parfois été envisagé d'identifier à Wigbertus un presbyter Uuiehtberht qui, dans une lettre aux moines de Glastonbury (en Somerset, Grande-Bretagne), rapporte ses premières impressions lors de son arrivée in confinia paganorum Haessonum et Saxonum où l'archevêque Bonifatius est venu l'accueillir (MGH Epist. sel. I n° 101 p. 224-225; Rau, 1968, p. 322-325 avec traduction allemande; traduction anglaise: Whitelook, 1979, p. 826-827 n° 182; voir aussi les lettres n° 55 et 102 p. 97-98 et 225; cf. Hahn, 1883, p. 143; Wunder, 1969, p. 16, 56). Dans cette lettre, il mentionne sa mère Tetta, peut-être l'abbesse du monastère de Wimborne (Dorset, Grande-Bretagne) citée dans la Vita Leobae abbatissae Biscofesheimensis rédigée en 836 (MGH SS XV,1 p. 121, 123-125; traduction anglaise: Whitelook, 1979, p. 782-783 n° 159; cf. Hahn, 1883, p. 143). Si tant est que l’on retienne une identification, cette lettre non datée étant à placer entre 732 et 754 - elle n'offre comme repères chronologiques que celles de Bonifatius archevêque, mais Hahn, 1883, p. 143, pense la situer au début de cette période -, il ne serait pas possible d'identifier ce presbyter avec Wigbertus "l'aîné" qui a dû arriver en Hesse bien plus tôt (cf. infra n. 20), mais rien ne s'opposerait à une identification avec l'autre Wigbertus.
[17] non multo postquam in Germaniam venerat (cf. infra n. 23).
[18] ut natu maior (c. 4), donc environ au début des années 70 du VIIe siècle si l'on se réfère à la date de naissance de Bonifatius. Ce renseignement vient confirmer l’expression pater noster dans la lettre citée supra (cf. Wunder, 1969, p. 59).
[19] c. 3 et 4 (cf. Wunder, p. 55).
[20] D'après les différentes étapes de la vie de Bonifatius, on peut penser à l'année 719 ou aux années 721/722 (Bonifatius n'est pas encore évêque) (cf. Schieffer, 1954, passim.; Rau, 1968, p. 4. Wunder, 1969, p. 56, ne se prononce pas).
[21] Neque multo post ad amplissimum pontificalis gradum dignitatis Mogonciaci (erreur de la Vita) divina gratia provectus …, donc après 732 (MGH Epist. sel n° 28 p. 49-) .
[22] c. 5.
[23] L'expression sacerdos secundi ordinis est à interpréter comme synonyme de presbiter (Niermeyer, 1993, p. 926, art. sacerdos, 4.)
[24] Il faut remarquer que Wigbertus n’est jamais qualifié d’abbé.
[25] Bonifatius a fait construire un oratorium consacré à saint Pierre avec le bois du robur Iovis (= chêne dédié au dieu Donar, lieu saint des Hessorum, ancienne peuplade germanique des Chattes) situé in loco qui dicitur Gaesmere (sur ce lieu, cf. Wand, 1974, p. 39-42) qu'il a fait abattre. Il s'agit peut-être de la future église Saint-Pierre de Fritzlar autour de laquelle se groupa vraisemblablement une communauté de moines (mais voir les remarques de Wand, 1974, p. 42-43). Cet événement peut être placé en 723/725. Probablement en 732, Bonifatius érige alors à Frideslare une église à laquelle est joint un monasteriolum (Vita Bonifatii auct. Willibaldo, MGH SS rer. Germ  [61], p. 30-31, 35; cf. Wunder, 1969, p. 57-58 et n. 17-18; Schieffer, 1954, p. 148, 165).
[26] c. 5. C’est sur la foi de ce renseignement ainsi que de celui de sa tombe dans ce monastère que s’est établie la relation entre le pater noster Uuigbertus de la lettre et Fritzlar (Allemagne, Hesse, Schwalm-Eder-Kreis).  La Vita tertia Bonifatii attribue à Wigbertus ex parte Anglorum par erreur le monastère de Hersfeld (MGH SS rer. Germ. [61] p. 83-84).
[27] c. 6.
[28] monasterium quod Ordorph nominatur: Allemagne, Thuringe, Lkr. Gotha. Wigbertus aura certainement exercé dans ce monastère fondé par Bonifatius la même fonction qu'auparavant à Fritzlar, c'est à dire l'organisation de la communauté de moines en un vrai monastère.
[29] c. 7.
[30] c. 10.
[31] c. 12.
[32] Il serait intéressant de savoir quelle est la source qui est à l’origine de ces renseignements sur la mort de Wigbertus (cf. la remarque de Schmid, 1978, p. 131 et n. 132). 
[33] Issue d'Annales de Hersfeld perdues rédigées vers 950, plaçant l'événement en 946: Annales Quedlinburgenses, MGH SS rer. Germ. [72], 2004, p. 422-423 (ou MGH SS III p. 35): Eodem anno sanctus Wigbertus migravit ad Christum; Annales Altahenses maiores, MGH SS XX p. 782 n. 47 (issues d'une copie des annales primitives prolongée jusqu'en 984); fragment des Annales Yburgenses (XIe/XIIe siècle), Naß, 1996, p. 398; d'une version écourtée de ces mêmes annales et complétée (cf. Giese, MGH SS rer. Germ. [72], p. 143-152):  Lamperti Hersfeldensis Annales, MGH SS III p. 35 ou Schmidt/Fritz, 1957, p. 16-17 avec traduction en allemand; Annales Ottenburani, MGH SS V p. 2; Annales Weissenburgenses, MGH SS III p. 35, toutes ces dernières annales plaçant la mort de Wigbertus en 747: Sanctus Wigbertus migravit ad seculo; Annales Monasterienses, MGH SS III p. 153; Annales Laubienses, MGH SS IV p. 12; (cf. Wunder, 1969, p. 63-64 qui estime que c'est la date de 746 qui est la bonne; Jäschke, 1971, p. 96-104; Wattenbach-Holtzmann-Schmale, II,1, 1978, p. 40-42, 44-46. Pour toutes ces annales, on peut consulter la page Internet: http://www.repfont.badw.de/A.pdf .
[34] Il est communément admis qu’il s’agit du Wigbertus le plus âgé qui aurait alors atteint l'âge avancé d'environ 76 ans (cf. supra n. 18). Mais Schmid, 1978, p. 125, fait remarquer que rien, dans l’état de nos connaissances, ne permet de l'affirmer avec certitude. Les reliques sont par la suite transférées de Fritzlar à Büraburg, puis à Hersfeld (cf. Wunder, 1969, passim.).
[35] Le futur abbé de Fulda.
[36] Beumann, 1956, p. 13-18, penche pour un terminus post quem de 723; Engelbert, 1968, p. 76, ne se prononce pas entre 723/724 et 732/733 (cf. Schmid, 1978, p. 126 n. 109; Wunder, 1969, p. 57-58).
[37] Âgé au plus de quinze ans (cf. Beumann, 1956, p. 13-14).
[38] Sturmi, le futur premier abbé de Fulda, mort en 779 (cf. supra n. 5).
[39] Engelbert, 1968, p. 76, laisse ouverte la question de l'identification de ce Wigbertus.
[40] On ignore si, au moins à leurs débuts, tous les établissements fondés par Bonifatius ne représentaient pas à ses yeux une grande communauté (cf. Schmid, 1978, p. 117).  La lettre est adressée non seulement aux divers personnages nommés, qui représentaient peut-être chacun un monastère (cf. Beumann, 1956, p. 11), mais aussi aux fratribus ac sororibus nostris. Sur les différents établissements de moniales fondés à cette époque, cf. Schieffer, 1954, p. 165-166.
[41] Rau, 1968, n° 41 p. 120-121 (avec traduction en allemand); MGH Epist. sel. I n° 41 p. 66.
[42] Pour la date du voyage et du séjour de Bonifatius à Rome, cf. Schieffer, op. cit., p. 172-174.
[43] Geppan n’est pas connu autrement (cf. Beumann, 1956, p. 11 n. 40).
[44] Eoban est sans doute le futur (chor)évêque d’Utrecht, tué avec Bonifatius en 754.
[45] Sans doute le même que le presbiter Wigbertus de la lettre n° 40. En effet, il est invraisemblable que Bonifatius ait cité dans l'adresse de sa lettre Tatuuinus avant Wigbertus "l'aîné" (cf. Schmid, 1978, p. 116-117).
[46] Grégoire III.
[47] Beumann, 1956, p. 21-23, qui pense que c’est là le véritable objet de la lettre.